Se protéger à l'ère du numérique : les outils qui alertent, et ceux qui surveillent
Pendant longtemps, la protection contre les violences conjugales s'est jouée dans le monde physique : une porte verrouillée, un dépôt de plainte, un hébergement d'urgence. Désormais, une part essentielle de cette protection se joue sur un écran. Le numérique est devenu à la fois un refuge et un champ de bataille, et il est indispensable d'en maîtriser les deux faces.
Les ressources digitales pensées pour les victimes
Plusieurs dispositifs nationaux méritent d'être connus de toutes et tous. Le site du gouvernement dédié aux violences conjugales propose notamment un bouton de navigation protégée : en un clic, la page disparaît et l'internaute est redirigé vers un site neutre, comme une page météo. Une fonction vitale pour une femme qui consulte ces ressources pendant que son conjoint se trouve dans la pièce d'à côté.
L'application « App-Elles », créée par une association reconnue, permet d'envoyer simultanément un SMS d'alerte, un appel et sa géolocalisation à des contacts de confiance prédéfinis, sans avoir à déverrouiller son téléphone. D'autres outils, comme certains boutons d'alerte silencieuse intégrés aux applications de messagerie, permettent de prévenir un proche sans émettre aucun son ni vibration.
Côté institutions, le numéro 3919 reste la porte d'entrée, désormais accessible aussi par tchat et par visio en langue des signes. Et depuis 2023, le téléphone de prévention « PP-17 » permet aux personnes en grand danger de porter plainte à distance, en s'identifiant par reconnaissance vocale et faciale, sans se déplacer au commissariat.
Utiliser ces outils sans se trahir
La première règle est la discrétion technique. Une application visible sur l'écran d'accueil peut attirer l'attention ; certaines se déguisent en calculatrice ou en application de notes. La navigation en navigation privée limite les traces dans l'historique, mais elle ne suffit pas toujours : les comptes synchronisés, comme un compte Google partagé sur plusieurs appareils, peuvent révéler les recherches effectuées.
Il est donc recommandé de créer une adresse électronique indépendante, connue de la seule victime, et d'activer la double authentification sur tous les comptes sensibles. Les associations spécialisées proposent des ateliers gratuits de « sécurité numérique » pour apprendre ces gestes pas à pas, sans laisser de trace sur l'appareil utilisé.
Quand la technologie devient l'instrument du contrôle
Le revers de la médaille est tout aussi réel. La surveillance numérique est aujourd'hui l'une des formes les plus courantes de violences psychologiques au sein du couple. Elle passe par des moyens parfois rudimentaires : la consultation régulière du téléphone, l'exigence de partager sa localisation en continu, la connexion des comptes sur l'ordinateur familial.
Elle passe aussi par des procédés plus sournois. Les traceurs GPS dissimulés dans un véhicule sont de plus en plus souvent signalés aux forces de l'ordre. Les logiciels espions, installés en quelques minutes sur un smartphone, peuvent transmettre messages, photos et position en temps réel. La géolocalisation familiale, présentée comme une précaution rassurante, peut devenir un instrument de domination quand elle est exigée sans réciprocité et vécue comme une assignation permanente.
Vérifier, nettoyer, repartir
Heureusement, des réflexes simples permettent de reprendre la main. Vérifier les applications installées et supprimer celles qui sont inconnues. Contrôler les accès accordés dans les paramètres de localisation. Examiner les appareils connectés à ses comptes de messagerie et révoquer ceux que l'on ne reconnaît pas. Changer l'ensemble de ses mots de passe depuis un appareil sûr — celui d'un proche, d'une bibliothèque ou d'un point d'accueil associatif, jamais depuis son propre téléphone si l'on soupçonne un espionnage.
En cas de doute sur la présence d'un traceur ou d'un logiciel espion, il ne faut pas confronté le conjoint : la découverte de la surveillance par l'auteur des violences peut provoquer une escalade. Mieux vaut contacter le 3919, une association spécialisée ou les forces de l'ordre, qui sauront orienter vers un diagnostic technique.
Un levier, pas une solution miracle
Les outils numériques sont des alliés précieux, mais ils ne remplacent ni l'accompagnement humain, ni la protection juridique qu'offrent l'ordonnance de protection ou le dépôt de plainte. Ils constituent un maillon d'une chaîne qui passe aussi par les centres d'hébergement, les associations et l'entourage.
En comprendre le fonctionnement, c'est déjà se protéger. En parler autour de soi, c'est protéger les autres. Car si la violence peut se loger dans un téléphone, la solidarité, elle aussi, sait y trouver sa place. Le 3919 reste joignable gratuitement, anonymement, 24 h sur 24 ; en cas de danger immédiat, appelez le 17.