Soigner sans blesser : quand l'hôpital devient le premier maillon de la protection
Photo: VCU Libraries from Richmond, VA, USA, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Il est 23 h 40 dans le service des urgences d'un hôpital périurbain de la région lyonnaise. Une femme de trente-sept ans se présente pour une entorse de la cheville. Le dossier note « chute dans l'escalier ». Le plâtre sera posé en quarante minutes. Personne ne demandera si la chute a eu lieu, ni pourquoi elle hésite longuement avant de répondre au moindre questionnement. Ce soir-là, l'occasion d'un repérage passe inaperçue.
Le service d'urgence, miroir involontaire des violences
Les chiffres du ministère de l'Intérieur et les enquêtes de victimologie convergent : les femmes victimes de violences conjugales consultent davantage que la moyenne, et nombre d'entre elles passent par un service de santé avant d'oser prononcer le mot « violences ». Une lésion à l'avant-bras, une hématome daté de plusieurs jours, une consultation répétée pour des douleurs diffuses : le corps parle parfois avant la parole.
C'est précisément pour cette raison que les urgences sont devenues, dans les politiques publiques de lutte contre les violences intrafamiliales, un poste d'observation stratégique. Le problème, c'est que ce poste n'est pas toujours tenu.
Des protocoles existent, leur application reste inégale
Depuis plusieurs années, la Haute Autorité de santé recommande un repérage systématique ou ciblé des violences conjugales, notamment chez les femmes consultant pour des lésions traumatiques. Dans les faits, la pratique varie considérablement d'un établissement à l'autre. Certains services affichent des affichettes dans les boxes de soin, distribuent des cartes avec numéros d'écoute dissimulables dans une poche de veste, et disposent d'un référent « violences intrafamiliales ». D'autres n'ont rien formalisé.
« Ce n'est pas une question de mauvaise volonté, explique une cadre de santé d'un hôpital de l'Est de la France. C'est une question de temps et de formation. On a quatre minutes pour évaluer une douleur, trier un patient, rassurer une famille. Le repérage demande de créer un espace de confidentialité, de savoir poser la question sans brusquer, de connaître la procédure de signalement. Sans formation, les équipes évitent le sujet par crainte de mal faire. »
La crainte, souvent exprimée, de « mettre les pieds dans le plat » conduit à l'effet inverse : le silence institutionnel renforce l'isolement de la victime, qui peut interpréter l'absence de question comme une validation implicite de sa situation.
Poser la question sans mettre en danger
Le geste de dépistage obéit à des règles précises, loin de l'interrogatoire. Il s'agit de questionner la personne seule, jamais en présence du conjoint, même si celui-ci se dit « soutenant ». Il s'agit de formuler la question de manière ouverte et dédramatisée : « Des fois, les blessures comme celles-ci arrivent dans un contexte de tension à la maison. Est-ce que quelque chose comme ça vous concerne ? »
Une gynécologue exerçant dans un centre hospitalier du Sud-Ouest témoigne : « La première fois que j'ai posé la question de façon structurée, j'ai eu peur de l'indiscrétion. Puis j'ai compris que beaucoup de patientes attendaient exactement cette question. Certaines l'attendent depuis des années. Personne ne leur avait jamais demandé. »
Le second enjeu est celui de la traçabilité. Mentionner des faits précis dans le dossier médical — description des lésions, propos rapportés de la patiente — peut constituer, des mois plus tard, un élément déterminant pour une procédure judiciaire ou une demande d'ordonnance de protection. Inversement, une note vague (« chute accidentelle ») referme une porte.
Le rendez-vous manqué
Sarah, 42 ans, raconte un passage aux urgences il y a six ans pour une fracture du poignet. « On m'a demandé comment je tombée. J'ai dit le trottoir. Le médecin a regardé mon bras, pas moi. Ce soir-là, j'aurais dit la vérité si on m'avait demandée à l'écart. Je le sais, parce que j'ai fini par parler à une assistante sociale trois ans plus tard, dans un tout autre cadre. »
Son récit éclaire ce que les professionnels appellent le « moment favorable » : ces fenêtres, parfois brèves, où la victime est seule, blessée, et où la question d'un tiers peut déclencher une parole. Le manquer n'est pas une fatalité.
Former, outiller, relier
Les leviers d'amélioration sont connus et documentés : formation initiale et continue des soignants au repérage et à l'écoute active, présence d'assistants sociaux et de référents dans les services, protocoles écrits de prise en charge, partenariats formalisés avec les associations et les commissariats, et diffusion systématique d'informations sur les droits (ordonnance de protection, dépôt de plainte, hébergement d'urgence).
Certains établissements expérimentent aussi des dispositifs de consultation à distance ou des prises de rendez-vous sous prétexte médical, permettant à une victime de revenir sans éveiller les soupçons de son conjoint. Ces détails logistiques peuvent faire la différence entre une parole libérée et une porte refermée.
Ce que nous pouvons retenir
L'hôpital ne peut pas tout : il ne remplace ni la justice ni le travail social. Mais il occupe une position unique, celle du premier contact souvent. Pour les proches d'une personne en danger, ce constat a une portée pratique : si vous accompagnez quelqu'un aux urgences, facilitez le moment où elle sera seule avec le soignant. Un simple « je vais attendre dehors » peut ouvrir l'espace nécessaire.
Comprendre ces mécanismes, c'est refuser que les couloirs de nos hôpitaux restent des zones de silence. Chaque consultation est une chance de repérage. Encore faut-il que le système soit organisé pour la saisir.
Numéros utiles : le 3919, numéro d'écoute national destiné aux victimes et à leurs proches, fonctionne 24 h sur 24 et est gratuit. En cas de danger immédiat, composez le 17.