Naître dans l'ombre : ces violences qui s'installent autour de la maternité
Photo: Mickey Đại Phát, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
On imagine souvent la naissance d'un enfant comme un moment de bonheur partagé. Pourtant, les données épidémiologiques sont sans appel : la période périnatale concentre une recrudescence des violences au sein du couple. Selon plusieurs études menées en France, une femme sur vingt environ subirait des violences physiques ou verbales pendant sa grossesse, et nombre de situations préexistantes s'aggravent après l'accouchement. Loin d'être un rempart, l'arrivée d'un enfant peut devenir le catalyseur d'une emprise jusque-là contenue.
Pourquoi la maternité fragilise-t-elle l'équilibre du couple ?
La grossesse bouleverse les rapports de force intimes. Le corps de la femme devient l'objet de toutes les attentions médicales, mais aussi, parfois, d'un contrôle croissant du partenaire : surveillance de l'alimentation, restrictions des sorties, gestion autoritaire des finances familiales. À la naissance succède une autre vulnérabilité : l'épuisement, l'isolement du congé parental, la dépendance financière renforcée, l'inversion des rôles qui peut nourrir chez certains partenaires un ressentiment ou un besoin de réaffirmer leur autorité.
Les mécanismes restent ceux de toute emprise — dévalorisation, isolement, culpabilisation — mais ils empruntent ici des chemins spécifiques. Un conjoint peut s'arroger le rôle de « père exemplaire » aux yeux de l'entourage tout en exerçant, derrière les murs, une pression constante sur la mère : reproches sur l'allaitement, critique permanente de sa « défaillance », menace d'aller seul devant le juge aux affaires familiales pour obtenir la garde. La menace de séparer la mère de son enfant devient alors l'arme la plus redoutable du répertoire.
Des professionnelles en première ligne
Face à ce risque, les sages-femmes occupent une position stratégique. Elles suivent les femmes lors de sept consultations prénatales obligatoires, puis lors de la rééducation périnéale et de l'entretien postnatal. La Haute Autorité de santé recommande d'ailleurs depuis plusieurs années un dépistage systématique des violences conjugales durant la grossesse, à réaliser si possible en l'absence du partenaire — un détail logistique qui change tout.
Les consultations pédiatriques constituent l'autre maillon essentiel. Tandis que la mère se rend rarement seule chez son médecin, elle emmène régulièrement son nourrisson au carnet de santé. Les puéricultrices et pédiatres de protection maternelle et infantile (PMI) sont ainsi formées à repérer des signaux indirects : une mère qui ne parle jamais en présence du père, un conjoint qui répond à sa place, des lésions inexpliquées, un retard dans les rendez-vous systématiquement justifié par « des soucis à la maison ».
« Ce n'est pas la femme qui vient nous parler de ce qu'elle subit. C'est nous qui devons créer l'espace où ce discours devient possible », confie une sage-femme exerçant en maternité de type II, qui demande à conserver l'anonymat. Elle décrit des patientes qui reviennent des semaines après un premier entretien, quand la confiance s'est installée : « Le dépistage ne se joue pas en une question posée une fois. Il se joue dans la continuité du suivi. »
Quand devenir mère révèle l'emprise
Beaucoup de femmes découvrent la nature de leur relation à cette occasion. « J'ai compris que je vivais dans la peur le jour où je cachais les pleurs de ma fille pour ne pas le contrarier », témoigne Claire, trente-quatre ans, rencontrée via une association d'accompagnement. Son conjoint n'était pas violent au sens physique, du moins au début : il vérifiait ses messages, la réveillait pour lui reprocher une biberon mal préparé, laissait la maison « pour se changer les idées » dès que la fatigue de la nuit la gagnait.
Ce parcours est fréquent : c'est la dépendance accrue de la période postnatale qui rend visible un rapport de domination latent. D'autres femmes rapportent des violences qui commencent précisément avec la grossesse — un conjoint qui se sent « délaissé », qui transforme la jalousie en surveillance, qui fait payer à l'enfant à venir le prix d'une vie qu'il ne maîtrise plus.
Ce que peuvent faire les proches et les institutions
Pour l'entourage, la règle demeure la même qu'en toute situation de violences conjugales : ne jamais mettre en demeure la victime d'agir, ne jamais la confronter au partenaire, mais ouvrir un espace d'écoute sans jugement et rappeler les ressources disponibles — le 3919, numéro d'écoute anonyme, les PMI, les points d'accès au droit.
Pour les institutions, l'enjeu est de systématiser ce qui fonctionne encore trop souvent par engagement individuel : formation des équipes de maternité, temps d'entretien seul avec la patiente, articulation entre services de suite obstétricale et associations spécialisées. Le 1000 premiers jours, plan national de soutien à la petite enfance, a permis des avancées, mais la question des violences y reste inégalement traitée selon les territoires.
La maternité devrait être un moment où la société protège le plus celles qui donnent la vie. Faire de chaque consultation prénatale et de chaque visite du carnet de santé une occasion de tendre la main, c'est offrir à des femmes qui se taisent la possibilité, un jour, de parler — et aux professionnels d'entendre ce que les murs des domiciles laissent rarement filtrer.